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Jean Rifa : La Semaine du
Roussillon, n° 656 du 4 au
10 décembre 2008, p.30.
Une sorte d'omerta semble s'être
abattue sur la mémoire de ce
personnage. Qui se souvient de
lui ici ? Assurément peu de
monde et pourtant il fut en son
temps l'équivalent d'un ministre
d'Etat. Peut-être parce qu'il
était à contre-courant de sa
classe sociale.
Oui, en effet, Reste de Roca
était tout le contraire d'un
colonialiste, ses écrits et ses
actes l'attestent, athée et
franc-maçon de surcroît – i1 a
démissionné de sa loge lorsqu'on
a demandé aux frères de jurer
sur la Bible – Cela fait sans
doute beaucoup pour cet homme
dont les ancêtres servirent la
France.
C'est à Pia, à la métairie
Merlué, au lieu-dit "Au bosc
d'en Pique", que François-Joseph
Reste voit le jour le 2 mai
1879. Cette propriété appartient
à sa mère, Marie Merlué d’Ancourt,
épouse en seconde noces de
Joseph Reste, docteur en droit
et propriétaire terrien sur la
commune de L'Albère, près du
Perthus. Le nouveau-né, que
l'entourage familial appellera
José, compte par son père, parmi
ses ancêtres, un général ainsi
que deux Capitouls de Toulouse
et par sa mère un
médecin-chirurgien en chef aux
armées de Napoléon et un
directeur de la Compagnie des
Indes.
A L'Albère, l'enfant
s'imprégnera à jamais des
senteurs de cette terre catalane
qu'il ne pourra jamais oublier
même si, à la suite du décès de
son époux, sa mère doit se
séparer de la propriété
familiale occupée par les Reste
(Resta en catalan)
depuis 1583,
propriété qu'il rachètera
lui-même plus tard.
C'est à Marseille que José fait
ses études secondaires et,
pendant les vacances, il
retrouve son mas des Albères,
auprès de sa tante Antoinette
qui en a la jouissance jusqu'à
sa mort.
Attiré par les sciences, Joseph
Reste suit des cours à la
Faculté de Marseille puis à la
Sorbonne où il obtient ses
certificats de Physiologie et
d'Histologie. En 1898, il est
admis au concours d'entrée de
l'École Coloniale tandis que,
parallèlement, il est licencié
ès sciences et licencié en droit
de l'Université de Paris en
1900. Après son service
militaire effectué dans les
Chasseurs Alpins, il se marie en
1903 avec sa cousine Gabrielle
Reste, fille du Général Martin
Reste, qui fut Commandant en
Chef des Troupes de l'Indochine.
Conquis par l'Afrique
Pour son premier poste, Joseph
Reste est affecté comme
administrateur stagiaire à l'île
de Nossi Bé, au large de
Madagascar gouvernée alors par
le Général Gallieni. En 1905, il
est chargé de négocier le départ
de l'escadre russe, commandée
par l'Amiral Rodjevenski, en
escale dans les eaux
territoriales de Nossi Bé. À
cette époque, le conflit
russo-japonais est engagé et les
Japonais protestent auprès du
gouvernement français de la
présence de cette flotte
indésirable. Le jeune diplomate
va se tirer avec brio de cette
mission délicate et il obtiendra
le départ de cette considérable
armada.
Trois ans plus tard, affecté à
Madagascar, il devient le Chef
de Cabinet du Gouverneur Général
Augagneur, successeur de
Gallieni. Muté à sa demande en
Afrique Équatoriale Française en
1910, il dirige d' abord le
Commissariat Spécial pour les
Sociétés Concessionnaires puis
est affecté au commandement de
l'immense région de la Likouala
aux Herbes, au Congo. C'est là,
écrira-t-il sur ses carnets de
route, sur ces vastes
territoires inondés et sauvages,
qu'il pénétrera profondément
l’Afrique, la parcourant en
pirogue et à pied, refusant le
portage en "tipoye" par les
indigènes, enivré par cette
nature et ces hommes
authentiques.
En 1918, Reste est nommé
directeur des Affaires
Économiques au Gouvernement
Général à Brazzaville puis, en
1920 il devient le directeur de
cabinet du Gouverneur Général de
l'A.E.F. Victor Augagneur.
Le voici Gouverneur du Tchad, de
1922 à 1926 puis Gouverneur
Général par intérim et enfin
Gouverneur du Dahomey de 1928 à
1930 où il va mener une
politique à la fois économique
et culturelle marquée, entre
autres, par l'ouverture, le 1er
novembre 1930, de la première
route terrestre menant de
Porto-Novo à Cotonou et par
celle du Musée d'Abomey,
inauguré le 21 décembre 1930.
Rappelé en France, il sera en
1931 et 1932 le directeur de
Cabinet de Paul Reynaud,
ministre des Colonies.
Revenu en Afrique en tant que
Gouverneur de la Côte d'Ivoire,
il propose, en 1933, un plan de
mise en valeur économique et il
crée la première
foire-exposition à Abidjan, le
21 janvier 1934.
En 1935, il est nommé Gouverneur
Général de l'A.E. F. où il met
sur pied le programme exposé
dans son ouvrage "Action
politique, économique et sociale
en A.E.F." qui sera publié en
1938. Auparavant, il a écrit et
publié en 1936 "Terre d'ombre et
de lumière", un vibrant hommage
à l'Afrique, celle qu'il a
parcourue depuis les années
1912, le Congo, le Tchad, le
Dahomey, le Sénégal, la Côte
d'Ivoire.
Le Gouverneur Général Reste de
Roca, Grand Croix de
la Légion d'Honneur
Toujours engagé pour l'Afrique
En mai 1939, atteint par la
limite d'âge, il prend sa
retraite et rentre en France. A
la suite de la débâcle de 1940,
il est pressenti par Vichy pour
servir le gouvernement. Il s'y
refuse catégoriquement et se
retire dans sa maison du Perthus
ou son mas à L'Albère qui sera
occupé et miné ensuite par les
Allemands, la propriété jouxtant
la frontière espagnole. En 1941,
son épouse Gabrielle décède
d'une leucémie et il relate avec
beaucoup d'émotion l'évolution
de la maladie et les derniers
instants de Gaby.
En 1943, il publie chez Stock "À
l'ombre de la grande forêtʺ
encore un hommage à cette
Afrique pas encore dénaturée par
l'homme blanc.
À Ia Libération, il est
Président du Comité de
Libération du Perthus et, le 19
sept, 1944, le nouveau préfet le
nomme Président de la Commission
Municipale (faisant fonction de
maire). Le 3 novembre suivant,
M. Casademon, le maire du
Perthus révoqué par Vichy, est
rétabli dans sa fonction.
Alors, Reste de Roca a-t-il joué
un rôle dans la Résistance ? Des
témoignages oraux nous disent
qu'il s'occupait de faire passer
la frontière à certains
clandestins, dont des Juifs.
Aucun écrit ne l'atteste mais
les organismes consultés nous
ont précisé que nombreuses sont
les personnes ayant agi à cette
époque dans un parfait anonymat.
En 1945, François-Joseph Reste
de Roca épouse Etiennette, la
veuve de son ancien secrétaire
particulier Georges-Louis Ponton
– nommé par de Gaulle Gouverneur
de la Martinique en 1943 – et il
adopte les deux filles
orphelines de père.
C'est aussi en 1945, en tant que
Gouverneur Général honoraire,
qu'il est élu par le collège des
citoyens, avec 65% des
suffrages, député du territoire
de Côte d'Ivoire à la 1ère
Assemblée Nationale
constituante, sous l'étiquette
"radical et radical-socialiste".
Lors des élections à la 2e
Assemblée, en 1946, il condamne
fermement le travail forcé
appliqué aux Africains,
soutenant de fait la campagne de
Félix Houphouet-Boigny et
s'aliénant ainsi une partie des
colons. Il ne sera pas réélu.
Pendant son mandat, il est nommé
juré à la Haute Cour de Justice,
chargée de juger les hommes de
Vichy. Membre de la Commission
des Territoires d'Outre-mer, il
expose en 1946 un véritable
programme d'équipement
économique et social pour
l'Afrique Noire au sein de
l'Union Française.
Le 21 septembre 1951, il est élu
à l'Académie des Sciences
d'Outre-mer au siège d'Albert
Lebrun.
Lorsqu'il décède à Paris, le 15
mars 1976, François-Joseph Reste
de Roca est grand-croix de la
Légion d'Honneur, membre
d'honneur du Conseil de cet
ordre, Commandeur du Mérite
Agricole, grand-croix de l'ordre
du Bénin, Commandeur de l'Ordre
du Mérite Saharien et de
plusieurs ordres étrangers.
Après un hommage reçu au Val de
Grâce le 19 mars, sa dépouille a
été inhumée le lendemain dans le
petit cimetière familial de St
Martin d'Albère.
Ode à l'Afrique
"Afrique si peu connue et qui
mérite tant de l'être, je ne
suis donc pas las de te
parcourir ! Ni las des brumes de
ton océan, de tes cocotiers
penchés sur le flot, de tes
grandes plaines, de tes savanes
et de tes dunes, de tes sables,
de tes monts déchiquetés, de ta
forêt impénétrable... Jamais las
d'entendre bruire ta vie secrète
Afrique, jamais las de te
découvrir !- ".
Extrait de son livre "A l'ombre
de la grande forêt"
Sources
» Documents inédits d'origine
familiale communiqués par Mme
Reste de Roca –Blésès
» Biographies des députés de la
IVe République (Assemblée
Nationale)
<http://www.assemblee-nationale.fr/histoire/biographies/IVRepublique/reste-de-roca-francois-02051879.asp>
» Documents communiqués parla
Bibliothèque de l'Académie des
Sciences d'Outre-Mer
» Divers articles de presse
Article reproduit
avec l’aimable autorisation de
l’auteur, Jean Rifa, et de La
Semaine du Roussillon
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